Le Zanzan est en deuil. Une nouvelle glaçante, venue du Ghana voisin, a traversé le fleuve Comoé comme un coup de vent mauvais pour se répandre en un éclair dans les rues de Bondoukou, de Téhini à Bouna : le colonel Alphonse Gouanou s’est éteint. L’annonce a frappé la région avec la force d’un séisme, laissant derrière elle une population stupéfaite, puis submergée par une immense tristesse. L’homme qui fut, aux heures les plus chaudes de la rébellion de 2002, le rempart indomptable de Bondoukou, le chef qui galvanisa la résistance des Forces de Défense et de Sécurité (FDS), vient de tirer sa révérence, loin de la terre qu’il a si farouchement défendue.
L’heure de feu : Quand un Officier devient un mythe vivant
Pour comprendre l’onde de choc provoquée par sa disparition, il faut revenir à ces moments où l’histoire bascule. En 2002, alors que la Côte d’Ivoire se fracture, Bondoukou, ville stratégique de l’est, devient un enjeu crucial. Les FDS locales, en pleine reconstitution et isolées, sont vulnérables. C’est dans ce contexte qu’émerge la figure du lieutenant-colonel Alphonse Gouanou. Loin des postes de commandement centraux, c’est sur le terrain, au plus près du danger, qu’il choisit son camp : celui du devoir et des institutions.
Son action fut tellement déterminante qu’elle transcenda le seul cadre militaire. Sous l’impulsion de l’honorable Fallet Timite, un vaste comité de soutien aux FDS se mit en place, fédérant partis politiques, ONG, journalistes, femmes et jeunes. Chaque jour, sur les ondes de la Radio Zanzan, l’émission « Haut les Cœurs » devenait le mégaphone de cette résistance populaire, diffusant un appel quotidien au soutien des soldats qui tenaient bon. Le colonel Gouanou n’était plus seulement un commandant ; il était devenu le point de ralliement de toute une région, le Zanzan tout entier s’étant mobilisé pour le soutenir, lui et ses hommes.
Un courage qui parlait plus fort que les armes
Ce qui marquait ceux qui l’ont côtoyé, c’était son humilité teintée d’une fermeté inébranlable. Alors que l’adversité grondait, il était toujours sur le théâtre des opérations, partageant les risques avec ses hommes. Son courage n’était pas de la bravade, mais une conviction profonde. Un moment en a fait un symbole pour toute une nation : le 2 avril 2011, en pleine crise post-électorale, face à la caméra de la télévision ivoirienne, il s’est adressé au pays. Tandis que d’autres officiers, parfois plus gradés, pliaient ou abandonnaient, lui a choisi de parler. D’une voix calme mais ferme, il a rappelé qu’il existait encore des soldats pour qui la défense de la patrie et de ses institutions n’était pas négociable. Ce discours fut un électrochoc, un rappel à l’honneur dans un pays au bord du chaos.
Sa générosité et son engagement se mesuraient à sa loyauté. Blessé au combat contre l’armée française – un épisode qui souligne l’extrême danger des missions qu’il assumait –, il fut exfiltré et protégé par ses propres hommes, preuve du lien unique qui les unissait. Fidèle à ses convictions jusqu’au bout, il refusa par la suite d’intégrer la nouvelle armée issue des accords, préférant l’exil au reniement. Cette intégrité absolue, parfois perçue comme intraitable, forgea sa légende : celle d’un officier debout, incapable de plier l’échine.
Bondoukou sous le Choc : « Nous Avons Perdu un Protecteur »
À l’annonce de sa mort, ce mardi 23 juin 2026, la consternation a été générale à Bondoukou. Sur les places publiques, dans les maquis, les conversations se sont tues, remplacées par des regards incrédules. « C’est comme si un pilier de notre mémoire collective s’était effondré », confie un ancien du comité de soutien. « Il était plus qu’un militaire, c’était un ami pour la population, un protecteur. Quand tout s’effondrait, il était là. Sa nouvelle nous a tous surpris et brisés le cœur. » Pour beaucoup, Alphonse Gouanou incarnait la résilience du Zanzan. Il était l’époux de la nation en détresse, celui qui avait tenu promesse. Les hommages fusent, simples et poignants, évoquant l’homme accessible, à l’écoute des civils, dont la préoccupation allait au-delà de la stratégie militaire pour toucher au bien-être des gens qu’il défendait.
La Leçon d’un héros : L’Intégrité comme Ultime forteresse
La disparition du colonel Alphonse Gouanou n’est pas seulement la fin d’un parcours individuel ; elle livre une leçon universelle, visible à travers le prisme des grands récits historiques. Son histoire nous rappelle que : Le véritable leadership naît dans l’épreuve et se mesure par l’exemple, non par le grade. Il est celui qui reste quand les autres partent, qui parle quand les autres se taisent. Le courage le plus puissant est souvent silencieux et tenace. Il ne réside pas dans une bataille unique, mais dans la capacité à résister, jour après jour, face à un adversaire supérieur en nombre ou en moyens, tout en maintenant le lien vital avec la population. L’intégrité est un choix qui a un prix. Le refus du compromis sur ses convictions fondamentales peut conduire à l’exil ou à l’oubli, mais il forge une mémoire indélébile et respectée. Comme d’autres figures de résistants à travers l’histoire, son choix de la fidélité à ses principes plutôt qu’à un pouvoir changeant inscrit son nom dans la lignée de ceux qui préfèrent l’honneur au confort. L’union entre une armée et le peuple qu’elle protège est une force invincible. L’épopée de Bondoukou en 2002 montre que lorsqu’une population se reconnaît dans ses défenseurs, la résistance dépasse le cadre militaire pour devenir un fait social et patriotique global.
Aujourd’hui, le Zanzan pleure un fils, un protecteur, un frère d’armes, un époux de la cause nationale. Le lieutenant-colonel, devenu colonel dans la mémoire des cœurs, Alphonse Gouanou rejoint désormais le panthéon discret des résistants ivoiriens. Son histoire, faite d’humilité, de générosité, d’un engagement sans faille et d’un courage à toute épreuve, reste une balise dans la nuit des temps troublés.
Repos éternel, Soldat. Ta tenue est enfin au repos, mais ton exemple reste en sentinelle.