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Cacao : Les 300 FCFA qui ont torpillé l’Initiative Côte d’Ivoire-GHANA, 50 000 tonnes déversées au Ghana dans le noir

Cacao : Les 300 FCFA qui ont torpillé l’Initiative Côte d’Ivoire-GHANA, 50 000 tonnes déversées au Ghana dans le noir

Abidjan, ces derniers jours. Alors que le président ghanéen John Dramani Mahama achève sa visite officielle, les deux pays affichent une unité retrouvée autour de l’Initiative Cacao Côte d’Ivoire-Ghana (CIGCI). Sourires protocolaires, poignées de main et déclaration conjointe sur l’harmonisation des prix : le ballet diplomatique est rodé.

Abidjan, ces derniers jours. Alors que le président ghanéen John Dramani Mahama achève sa visite officielle, les deux pays affichent une unité retrouvée autour de l’Initiative Cacao Côte d’Ivoire-Ghana (CIGCI). Sourires protocolaires, poignées de main et déclaration conjointe sur l’harmonisation des prix : le ballet diplomatique est rodé. Mais derrière les ors des salons présidentiels, les stigmates d’une année 2025 particulièrement tendue restent vivaces dans les campagnes. Enquête sur les failles d’un « cartel de l’or vert » plus fragile qu’il n’y paraît.

Depuis sa création en 2018, l’initiative reposait sur une promesse historique : faire bloc, à plus de 60 % de la production mondiale, pour arracher un Différentiel de Revenu Décent (DRD) de 400 dollars la tonne et peser face aux multinationales et aux marchés à terme. Harmonisation des politiques, voix unique, calendrier commun… Le rêve d’un véritable OPEP du cacao semblait à portée de main.

La campagne 2025 a brutalement rappelé les limites de l’exercice. Tandis qu’Abidjan maintenait initialement un prix bord champ à 1 800 FCFA le kilo, Accra, par la voix du COCOBOD, fixait un prix équivalent à environ 2 100 FCFA/kg. Un écart de 300 FCFA par kilo qui, sur le papier, pouvait sembler technique. Sur le terrain, il s’est révélé explosif.

« Chacun pour soi » dans la brousse

Dans les zones frontalières de Soubré, Divo et du Sud-Ouest ivoirien, la tentation a vite supplanté la solidarité. Selon des sources sectorielles concordantes, plus de 50 000 tonnes de cacao ivoirien auraient été acheminées clandestinement vers le Ghana, attirées par la prime à l’achat.
« Quand il suffit de traverser une piste forestière pour gagner 300 francs de plus par kilo, les dettes familiales parlent plus fort que les discours sur l’unité régionale », confie, sous couvert d’anonymat, un responsable syndical à Divo. Pour les coopératives ivoiriennes, le choc a été rude : sentiment d’abandon, érosion de confiance et concurrence perçue comme déloyale.

Quand Accra s’invite dans le calendrier électoral ivoirien

Le timing de l’annonce ghanéenne n’a rien arrangé. Elle est tombée à quelques semaines de l’élection présidentielle d’octobre 2025, dans un pays où le cacao constitue le poumon économique et social de millions de familles. L’« électorat de la brousse », dense et stratégique, s’est inquiété d’un décrochage visible face au voisin.

Abidjan a réagi avec la fermeté qu’imposait le contexte : une hausse record du prix bord champ pour éteindre l’incendie rural et préserver la stabilité. Ce qui devait rester une affaire technique de filière s’est mué en bras de fer aux forts accents politiques.

La défense d’Accra : urgence agronomique et survie monétaire

Du côté ghanéen, on balaie l’accusation de sabotage. Les responsables du COCOBOD invoquent une implacable équation de survie. Le virus du Swollen Shoot Disease (CSSVD) avait ravagé des centaines de milliers d’hectares, faisant chuter la production. La dépréciation chronique du cédi et la pression des créanciers internationaux imposaient une surévaluation locale pour maintenir le pouvoir d’achat des planteurs et éviter l’abandon massif des vergers. « Nous ne jouions pas contre la Côte d’Ivoire. Nous jouions pour ne pas voir notre économie agricole s’effondrer », résume un analyste proche du dossier.

L’œil lucide de Londres

Les marchés à terme n’ont guère été surpris. Un analyste financier basé dans la City pointe l’asymétrie structurelle de l’alliance : d’un côté, le franc CFA, arrimé à une monnaie forte ; de l’autre, un cédi exposé aux fluctuations et à l’inflation. « Tant que ces réalités macroéconomiques divergeront, la tentation de l’arbitrage unilatéral resurgira à chaque tension sur les cours », prévient-il.

Vers une discipline durable ?

Le sommet d’Abidjan témoigne d’une prise de conscience partagée des risques d’une guerre des prix. Nouvelle déclaration conjointe, engagements d’harmonisation stricte des prix et calendriers, ouverture progressive à d’autres producteurs (Cameroun, Nigeria)… Les deux géants tentent de consolider l’édifice.

Mais le défi dépasse largement les prix bord champ. Vieillissement des plantations, progression des maladies, effets du changement climatique, faible transformation locale : la résilience de la filière reste fragile. L’ICCG est un outil précieux de coordination et de lobbying. Elle ne dispensera pas Abidjan et Accra de réformes structurelles courageuses dans les vergers.

Entre diplomatie feutrée et réalités rugueuses de la brousse, le cacao ouest-africain illustre une vérité tenace : les alliances se célèbrent dans les moments faciles, mais se forgent – ou se brisent – dans l’épreuve. La prochaine campagne dira si les belles intentions d’Abidjan se traduiront par une discipline durable.

Soro fougnigue zakaria

Source : lemeridien.ci