L’ancien ministre guinéen de la Sécurité et ex-secrétaire au cabinet de l’ancien président algérien Houari Boumédiène, Madifing Diané, a livré un témoignage exceptionnel, mardi 8 juillet dernier, à l’ambassade de la République islamique d’Iran en Guinée.
À l’occasion de la cérémonie d’hommage rendue au Guide suprême iranien, l’Ayatollah Ali Khamenei, il est revenu sur le rôle décisif joué par le président Ahmed Sékou Touré, dans les efforts de médiation ayant conduit à la fin de la guerre Iran-Irak.
Face à l’assistance, Madifing Diané a d’abord tenu à préciser que son intervention n’était dictée par aucune appartenance confessionnelle.
« Celui qui vous parle n’est ni farsi, ni arabe. Il n’est ni sunnite, ni chiite. Celui qui vous parle n’est qu’un musulman, avec une conviction de musulman et une foi de musulman », a-t-il déclaré.
Il a expliqué être venu présenter, au nom du peuple guinéen et des anciens dirigeants du pays, les condoléances à l’Iran, tout en exprimant la reconnaissance de la Guinée envers la République islamique pour « l’immense honneur » accordé au président Ahmed Sékou Touré.
Le choix d’Ahmed Sékou Touré pour conduire la médiation
Madifing Diané est revenu sur la création, en octobre 1981, à La Mecque, d’un Comité islamique de paix composé de six personnalités chargées de rechercher une solution au conflit opposant l’Iran et l’Irak.
Selon lui, malgré la présence de nombreux dirigeants de grandes puissances musulmanes, Ahmed Sékou Touré fut choisi pour présider cette instance.
« Sur l’esplanade de la Kaaba, à la Mecque en octobre 1981, étaient présents sur cette place, leur majesté Khaled Ibn Abdelaziz et son prince héritier Fahad Ibn Abdelaziz, étaient présents à cette place, sa majesté Hassan II commandeur d’Egypte, les dignitaires musulmans de la grande Indonésie, de la grande Malaisie, du grand Pakistan, tous de grands pays musulmans, c’est devant ceux-là qu’il a été décidé de renouveler la Oumma islamique, qui a mis à la tête de ce renouvellement le roi Khaled Ibn Abdelaziz et qui a fait d’Ahmed Sékou Touré, premier vice-président de cette Oumma. A la même place et au même instant, il a été décidé de la création d’un comité islamique de paix, dirigé par six personnalités. Le choix a été porté sur la personne du président Ahmed Sékou Touré, suivi du général Jah Ould Hach du Pakistan, suivi de Jah Rahman de Bangladesh, suivi de Yasser Arafat, président de la Palestine, suivi de Daouda Kaïraba Diawara de la Gambie, suivi de Abdou Diouf du Sénégal qui s’est fait représenter par son Ministre des affaires étrangères, Moustapha Niasse. Le choix était de ceux qui l’ont voulu mais il fallait l’accord de ceux qui étaient concernés par cette guerre l’Iran et l’Irak. Sans hésitation partout, au niveau de tout le monde où l’on pensait qu’il y aurait résistance à cette nomination, c’est à ce niveau que nous avons été flattés, que nous avons été accompagnés, que nous avons été appuyés pour dire que sans la Guinée, pas de médiation entre l’Iran et l’Irak. Voilà ce que c’est que l’Iran par rapport à la Guinée », a relaté Madifing Diané.
L’ancien ministre estime que cette confiance constitue l’une des plus grandes reconnaissances diplomatiques jamais accordées à la Guinée sur la scène internationale.
Aux origines de la guerre Iran-Irak
S’appuyant sur son expérience personnelle, Madifing Diané a retracé les origines du conflit.
Il rappelle avoir été secrétaire au cabinet de Houari Boumédiène lorsque Saddam Hussein, alors vice-président de l’Irak, était venu signer à Alger un accord reconnaissant la souveraineté iranienne sur trois îles.
« En 1972, Saddam Hussein, vice-président et ministre des affaires étrangères de l’Irak est arrivé à Alger pour signer un accord. Cet accord donnait la reconnaissance de l’Irak, la reconnaissance des trois îles, Grande, Petite et Moyenne Tombe dans la souveraineté iranienne. En 1972, c’est sous le règne de Mohammad Reza Pahlavi, le Shah d’Iran que Saddam Hussein, vice-président et ministre des affaires étrangères de l’Irak a signé au nom du peuple irakien, cette reconnaissance sur ces îles, comme souveraineté de la république d’Iran, du Shah d’Iran », a expliqué l’ancien Gouverneur de la région de Labé.
Et d’ajouter : « Le coup d’Etat de Saddam Hussein a renversé Al-Bakr, secrétaire général du parti Baas, président de la république irakienne. Ce coup d’état a amené Saddam Hussein à la tête de ce grand pays. Cette époque connaissait la présence en exil de Rouhollah Mohamed Khomeini, à Nadjaf. Saddam Hussein est arrivé au pouvoir et sa première décision a été de renvoyer Mohamed Rouhollah Khomeini de son exil à Nadjaf, en Irak. Cet exil l’a amené en France. C’est de la France que cette révolution islamique est rentrée victorieuse en 1979. Cette révolution islamique devenait une menace pour le monde arabo-musulman et une véritable menace pour l’occident pour avoir perdu la quatrième armée du monde, l’armée iranienne et le premier bras solide du monde occidental. Sur l’espace du Moyen-Orient et de l’Extrême-Orient. Donc cette révolution est venue avec une vague de peur et d’inquiétude sur cet espace, du monde. Il est évident qu’il n’y avait pas d’alternative que de freiner cette poussée de la révolution islamique. Elle ne pouvait pas passer ailleurs. Elle ne pouvait passer que par l’Irak qui avait quand même un petit contentieux, un regret d’avoir cédé trois îles qu’il peut réclamer avec l’appui du monde occidental et des voisins opposés à cette révolution islamique. C’est l’origine de cette affreuse guerre », a-t-il rappelé.
Neuf voyages en Iran et neuf rencontres avec Saddam Hussein
Madifing Diané affirme avoir participé personnellement aux efforts de médiation.
« J’ai eu la chance de voyager neuf fois en Iran et de rencontrer neuf fois Saddam Hussein dans le cadre de ces négociations de paix », a-t-il déclaré.
Il rappelle que Téhéran exigeait notamment que Bagdad reconnaisse son statut d’agresseur et accepte de réparer les préjudices humains et matériels causés par la guerre.
Malgré ces divergences, les discussions se sont poursuivies durant plusieurs années sous la conduite d’Ahmed Sékou Touré.
« Toute proposition que vous présenterez à l’Iran, je l’accepte »
L’ancien ministre a également relaté une scène qu’il présente comme déterminante.
Selon lui, lors d’une rencontre en 1983, Saddam Hussein aurait déclaré à Ahmed Sékou Touré : « Je n’ai rien à dire Raïs Ahmed Sékou Touré. Grand frère, toute proposition de solution que vous aurez à présenter à la république islamique d’Iran, si elle accepte, je l’accepte.
Madifing Diané raconte que le dirigeant irakien avait ensuite prié derrière Ahmed Sékou Touré avant d’inviter la délégation guinéenne à y passer la nuit.
Le lendemain, celle-ci aurait été reçue une dernière fois par l’imam Rouhollah Khomeini.
Le discours qui aurait fait évoluer les positions iraniennes
Devant le Guide suprême iranien, Ahmed Sékou Touré aurait prononcé un discours centré sur la fraternité musulmane.
« Nous avons été honorés par le guide suprême Ayatollah Khomeini avec grande fierté. Ce jour celui qui a parlé, c’est encore Ahmed Sékou Touré. Etait présent ce jour, celui qu’on enterre aujourd’hui (Ayatollah Ali Khamenei), premier à la droite de l’imam Khomeini. Sékou Touré dit, notre traducteur était Elhadj Fodé Soriba Camara, nous, que vous voyez devant vous, nous sommes au sud du Sahara. Avant l’arrivée de l’islam, on avait nos religions qui nous profitaient et en lesquelles on avait confiance. C’est l’arrivée de l’islam par vous qui avez traversé le désert, jusqu’à nous, pour nous enseigner cette nouvelle religion que nous ne connaissions pas, mais une seule phrase nous a fait accepter cette religion. Vous dites qu’il est dit dans le Coran, qu’il est dit par celui qui nous a créé, qui a révélé cette religion, que tous les musulmans sont des frères. C’est vous qui avez transporté ça au-delà du désert, pour venir nous enseigner. Nous, nous avons cru en cela. Nous avons trouvé une idée qui pouvait nous consoler, qui pouvait nous rassembler. Nous avons renoncé à notre religion pour accepter la religion musulmane avec cette et unique phrase. C’est nous qui sommes devant vous, depuis bientôt trois ans pour négocier cette paix, entre deux frères musulmans, du même continent, du même espace, qui ont traversé les mêmes choses pour venir nous trouver. Comment nous pouvons expliquer cela ? Deux frères musulmans en querelle, on ne peut pas trouver la solution et vous nous avez enseigné que tous les musulmans sont des frères », a révélé Madifing Diané.
Il affirme que les quatorze dignitaires présents, parmi lesquels figurait Ali Khamenei, auraient répondu successivement : « Nous vous avons entendu ».
Selon lui, l’imam Khomeini conclura alors que « la réponse vous parviendra », ouvrant la voie à l’aboutissement des efforts diplomatiques.
« La parole a plus de force que les armes »
Pour Madifing Diané, cette médiation demeure un moment majeur de l’histoire diplomatique de la Guinée.
« La parole a plus de force que les armes. On n’avait pas d’autres armes que de parler avec le cœur (…). C’est la seule guerre aussi violente qu’elle a été qui a été résolue par un petit pays musulman, en sa tête un leader de foi qui a su convaincre une lumière comme l’imam Khomeini et son illustre adjoint, l’imam Khamenei. C’est la seule guerre qui a été arrêtée sans qu’on ait signé un accord de paix », soutenu Madifing Diané.