La judiciarisation répétitive du combat politique menace durablement l’État de droit, nourrit les rancœurs et prépare inévitablement les crises futures.
Qui vit par l’épée périra par l’épée. Cet adage biblique semble résumer avec une étonnante acuité la séquence politique que traverse aujourd’hui la Côte d’Ivoire autour de Tidjane Thiam et du PDCI-RDA. Au-delà des passions partisanes et des postures idéologiques, une réalité s’impose : la répétition des batailles judiciaires comme principal mode de régulation du débat politique constitue un précédent lourd de conséquences. Elle dépasse désormais le simple affrontement entre un pouvoir et son opposition. Elle touche au fonctionnement même de l’État et à la crédibilité de ses institutions.
L’acharnement judiciaire, qu’il soit réel ou simplement perçu comme tel par une partie importante de l’opinion, finit toujours par produire un effet boomerang. Ce qui est présenté aujourd’hui comme une victoire politique peut rapidement devenir un fardeau institutionnel demain. Car lorsqu’une justice est régulièrement convoquée pour arbitrer des rapports de force politiques, elle cesse progressivement d’apparaître comme une autorité impartiale pour devenir, aux yeux des citoyens, un instrument au service des circonstances du pouvoir.
L’expression « bras séculier » illustre parfaitement cette dérive.
Historiquement, elle désignait le recours de l’autorité religieuse au pouvoir civil pour exécuter des condamnations qu’elle ne pouvait appliquer elle-même. Aujourd’hui, cette image trouve un écho inquiétant lorsque la justice donne le sentiment d’être mobilisée au rythme des intérêts politiques. Une telle perception, qu’elle soit fondée ou non, est déjà en soi une défaite pour l’État de droit.
La question fondamentale est donc moins celle de Tidjane Thiam que celle du précédent qui est en train de s’installer. Qui peut raisonnablement croire que cette méthode s’arrêtera avec lui ? Aucun régime n’est éternel. Aucun rapport de force politique n’est immuable. La majorité d’aujourd’hui sera, tôt ou tard, l’opposition de demain. Les instruments institutionnels utilisés contre les adversaires d’aujourd’hui deviendront alors les armes des vainqueurs de demain. L’histoire politique africaine regorge d’exemples où les mécanismes d’exception finissent toujours par se retourner contre leurs propres concepteurs.
Cette spirale est d’autant plus préoccupante qu’elle dispense les acteurs politiques du véritable exercice démocratique : convaincre, débattre, proposer et accepter la confrontation des idées. Lorsque le droit devient le prolongement de la stratégie politique, le débat public s’appauvrit dangereusement. Les tribunaux remplacent progressivement les urnes, les procédures prennent le pas sur les projets de société et les batailles judiciaires occupent l’espace réservé à la confrontation démocratique.
Cette dynamique nourrit une violence silencieuse mais profonde.
Il serait réducteur de limiter la violence à ses manifestations physiques. Il existe une violence institutionnelle, une violence symbolique et une violence psychologique qui fragilisent tout autant le pacte républicain. La focalisation permanente sur un homme, un parti ou une famille politique finit par installer un climat de suspicion généralisée où chaque décision judiciaire est immédiatement interprétée comme un acte politique. Dans un tel contexte, la confiance disparaît progressivement au profit de la défiance systématique.
Le danger est précisément là. À force de banaliser cette judiciarisation de la compétition politique, le système fabrique lui-même les ressorts de son instabilité future. Chaque procédure ouvre la voie à une autre, chaque précédent justifie le suivant, chaque victoire judiciaire prépare une revanche politique. C’est ainsi que se construit, lentement mais sûrement, un engrenage dont plus personne ne maîtrise véritablement la vitesse ni l’issue.
Il devient donc urgent de rompre avec cette logique avant qu’elle ne s’impose définitivement comme une norme de gouvernance. La démocratie ne peut durablement prospérer lorsque les prétoires remplacent le dialogue politique, lorsque les stratégies judiciaires prennent le pas sur la compétition électorale et lorsque la méfiance supplante la confiance citoyenne.
Le véritable défi dépasse largement le destin personnel de Tidjane Thiam ou les intérêts immédiats du PDCI-RDA. Il concerne la solidité des institutions ivoiriennes, la crédibilité de la justice et la capacité du pays à préserver un espace politique où l’alternance se conquiert dans les urnes, non dans les salles d’audience. Faute de rompre ce cycle infernal, la Côte d’Ivoire risque d’institutionnaliser une pratique dont chaque camp finira, tôt ou tard, par devenir la victime.